Ten Years A Mad Man*
Rétro. Historique. Sociale. Intemporelle. Profonde. Humaine. Poétique. Magnifique et grandiose.
Si il est difficile d'en dire moins, il paraît impossible d'en dessiner les limites et de ranger le chef d'oeuvre de Matthew Weiner dans les affaires classées du petit écran. Le terme même de "petit écran" semble par ailleurs inadapté pour encadrer la grandeur de Mad Men ; série dont l'abondance et la finesse portent depuis 2007 le nouvel âge d'or de la télévision américaine dans lequel nous vivons depuis la fin des années Clinton. Le reste est un enchaînement de perles, de succès dorés entre l'avènement d'HBO (les Sopranos, Six Feet Under, The Wire) et celui d'AMC porté par Breaking Bad et enfin Mad Men. Les différences esthétiques générales entre les deux chaînes sont telles que dans leur format original les séries d'AMC se démarquent à l'image et au grain. Un grain qui ne vise jamais la netteté, si on peut le dire la propreté et pourquoi pas la modernité. The Walking Dead reste un objet exemplaire de ce constat, une série dont l'image reprend les mêmes caractéristiques que les anciens films de zombie des années soixante-dix.
Mad Men quand à elle se concentre sur un parcours historique, social et culturel. Une évolution remarquable qui concerne la lumière, une retouche souvent détaillée des costumes mais aussi le maquillage et le plateau en lui-même. Une évolution de saison en saison qui accompagne celle de l'écriture, et donc du monde que le show nous retranscrit dans sa fiction. Il n'est pas sans rappeler qu'à l'opposé de la série de Vince Gilligan dont l'ensemble des cinq saisons nous donnent à suivre les évènements d'une seule année, la fresque de Matthew Weiner se déroule sur plus de dix ans à partir de 1959 : des années Nixon au décès de Martin Luther King en passant par la crise de Cuba et la Guerre du Vietnam. Tout cela accompagné d'une montée progressive du féminisme, d'une évolution des mentalités et des comportements qui laissera parfois Don Draper sur le carreau à juste titre.
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| Les employés de Sterling Cooper devant la télévision lors de l'assassinat de JFK en 1963. |
Chronologie d'une société à travers un monde du faux et des apparences dans lequel le jeune Dick Whitman a trouvé le lieu idéal pour faire vivre son Don Draper, son faux lui. A la fois une obsession et un camouflage naturel pour celui qui a du apprendre à développer ce que son histoire lui avait enseigné comme idéal, fort et noble. Car Mad Men est l'histoire d'un éternel fuyant, de l'homme le plus lâche face à son identité. Une identité que les conventions élitistes de la société ont condamné à travers les mêmes publicités dans lesquels Dick se complaît à exprimer son Don Draper. Il ne vient pas à Sterling Cooper et ses évolutions futures pour y faire son travail, mais pour y faire son métier et sa vocation. Et c'est ainsi que se dessine l'évidence et l'un des plus gros enjeux de la série : Don Draper est la vocation, voire la passion de Dick Whitman. Une vocation aussi contradictoire qu'elle reflète ses désirs les plus intimes mais s'oppose radicalement à l'expression de ce qu'il est vraiment, d'où il vient et donc de ses sentiments envers les autres. Bien que suffisamment capable de se laisser aller à penser, à vivre tel qu'il l'a idéalisé, à se nourrir dans ses relations aux femmes, il n'est pas lui-même.
"Deviens ce que tu es." disait Nietzsche. Cette maxime philosophique étrangement évidente que Breaking Bad a mis à l'oeuvre à travers le parcours de son héros désormais culte, laisse un froid ici. Les possibilités de déclic ou de réveil pour Don furent indubitablement multiples, mais la force de la fuite est telle qu'elles ont toujours été esquivées et mises à l'écart. C'est bien cela que propose Mad Men, la contemplation d'un homme en fuite perpétuelle à travers les stéréotypes et les conventions d'un élitisme social qui lui sert de cachette. Un milieu qu'il commença par dominer et qui, les saisons se succédant, finit par lui échapper à travers une chute progressive qui semblait avoir atteint sa fin lors de son congé forcé, supposant officieusement son éviction prochaine de l'entreprise.
ATTENTION SPOILERS
The Beginning
La première partie du diptyque de clôture étale sur ses sept épisodes une remontée. Une lueur d'espoir et une remise en question pour Don dont l'identité se trouve vidée de son composant le plus important après avoir été mise à pied. Weiner choisit judicieusement de proposer pour la première fois depuis longtemps quelque chose d'encourageant, un élan d'entreprise et de volonté de Don qui doit de nouveau se battre pour quelque chose. Les efforts entrepris et imposés entre sa consommation d'alcool et son nouveau statut professionnel sont significatifs, ils marquent une rupture dans le parcours d'un homme qui stagnait depuis de nombreuses années. 1969 est dans The Beginning l'année du renouveau pour Don dont les actes, la confiance retrouvée et un réveil tardif ont fait de l'entame de ce diptyque le moment le plus encourageant des sept années du personnage de Jon Hamm à la télévision.
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| Don lors du meeting avec Burger Chef dans Waterloo (Saison 07 Episode 07) |
Cette victoire inespérée du héros se termine malgré tout sur une rupture dramatique à travers le décès de Bertram Cooper. Un personnage empli de sagesse et d'expérience qui avait dirigé jusqu'ici l'agence publicitaire et ses différentes évolutions. Sa dernière apparition à l'écran sous la forme d'un songe éveillé est un adieu musical empreint d'émotion et de simplicité. Une façon originale de rendre hommage à la discrétion et au charisme qui le caractérisaient à l'écran, mais aussi de renforcer l'intimité qu'entretient encore et toujours le spectateur avec Don. La performance de Robert Morse vise juste et fragilise les nouvelles bases apparemment solides qui ont amené le publicitaire à retrouver sa place dans l'agence.
Don rentre dans son bureau, celui-même dont il fut évincé et remplacé. Celui-même qui aggrava la chute. Celui-même où Don ne travaillait tout simplement pas. Un lieu de boisson et de sommeil, de rendez-vous et d'intimité, parallèlement refuge de ses doutes ; ce bureau là bien que synonyme de position hiérarchique et financière ne réveille pas la confiance, le génie publicitaire de Don.
Plus important encore il ne fait pas disparaître les nombreux regrets qui jalonnent son existence. Il ne lui apprend pas ce qu'il désire vraiment, ce qu'il est vraiment. Le retour de Don à SC&P n'est forcément qu'une victoire et une paix intérieure de courte durée, seulement un ordre originel réinstauré.
"The best things in the world are free" lui chante Cooper, comme un écho à la réalité que Don n'a jamais réussi à croire. Peut-être est-ce à partir de là que se situe de nouveau les enjeux de Mad Men dans The End of an Era, deuxième partie de la saison sept qui clôturera à jamais la série de Matthew Weiner dans un peu plus d'un mois. Un dernier retour pour Don Draper dont le public espère une nouvelle fois la réaction. Toutefois sans véritable attente, car chaque spectateur de Mad Men a appris à aimer Don Draper dans ses comportements les plus défaillants. Nous revenons régulièrement vers lui, sachant qu'il est peu probable qu'il s'améliore. Dick Whitman est toujours présent, il se manifeste parfois, enseveli sous le temple Don Draper. Constat tragique qui satisfait indubitablement l'audience. Après tout, cela fait désormais huit ans que nous l'admirons échouer à se sauver lui-même. Echouera-t-il peut-être un peu moins cette fois, pour finir l'histoire de Mad Men sur un semblant de victoire. C'est le mieux que les créateurs n'aient jamais pu donné à leur personnage.
Un final triste et controversé. C'est ainsi qu'en parle Weiner. On suppose un épisode contemplatif, subtile et saisissant, comme toujours. Comment aurait-il pu en être autrement ? Difficile de répondre.
L'audience est désormais prévenue, l'ère Mad Men ne se finira pas en grandes pompes.
Cependant l'histoire n'a sans cesse de se répéter, et l'éventualité que Don s'entaille lui-même à nouveau là où les cicatrices sont déjà profondes est plus que réelle. Immergeant quasi intégralement sa tête dans le sable de ses désirs pour ne laisser qu'un oeil entrevoir la réalité et si elle évolue à son avantage, Don pourrait tenter une dernière fois de mettre fin à cet aveuglement perpétuel. Mais ne sachant que voir et que viser dans les innombrables choses qu'il pourrait désirer, c'est avec un sentiment ambigu de tristesse de compréhension et de plaisir que nous le verrions une dernière fois s'enfoncer dans ses propres ténèbres. Don Draper est peut-être un autre intermédiaire entre l'homme et la tragédie. Don nourrit la tragédie, il se nourrit d'elle. Et le spectateur se nourrit de la sienne. Ainsi, nous aussi, nous pouvons retourner vers les ténèbres.
Cependant l'histoire n'a sans cesse de se répéter, et l'éventualité que Don s'entaille lui-même à nouveau là où les cicatrices sont déjà profondes est plus que réelle. Immergeant quasi intégralement sa tête dans le sable de ses désirs pour ne laisser qu'un oeil entrevoir la réalité et si elle évolue à son avantage, Don pourrait tenter une dernière fois de mettre fin à cet aveuglement perpétuel. Mais ne sachant que voir et que viser dans les innombrables choses qu'il pourrait désirer, c'est avec un sentiment ambigu de tristesse de compréhension et de plaisir que nous le verrions une dernière fois s'enfoncer dans ses propres ténèbres. Don Draper est peut-être un autre intermédiaire entre l'homme et la tragédie. Don nourrit la tragédie, il se nourrit d'elle. Et le spectateur se nourrit de la sienne. Ainsi, nous aussi, nous pouvons retourner vers les ténèbres.
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| Don quittant le plateau où Megan se prépare pour son premier rôle à la télévision. (Saison 5 Episode 12 "The Phantom") |
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* La série a duré 7 saisons sur 8 ans. Mais la chronologie est telle qu'au moins dix années s'écoulent entre "Smoke gets in your eyes" et le series finale.
NB : NBC s'est également imposée comme l'une des chaînes majeures de la série télévisée en ce qui concerne les sitcoms. Scrubs, Community, Parks & Recreation, The Office ou encore 30 Rock ont porté la chaîne depuis plus de 10 ans.







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