lundi 11 novembre 2013

Critique - Blue Jasmine : Papy Woody retrouve son cinéma



Si il y a bien un vieux bonhomme qui force toujours notre attention, c’est bien Papy Woody. L’explication au phénomène est on ne peut plus évidente pour tous ceux qui connaissent un tant soi peu le monsieur. Un film quasiment tous les ans, une légèreté et un humour qui lui sont propres, des oeuvres clairement axées sur le discours et une attention toute particulière à la gente féminine. Le problème auquel nous faisons face ces dernières années avec Papy Woody c’est qu’il fait preuve d’une irrégularité consternante avec l’âge. Vicky Christina Barcelona  ne m’a vraiment rien laissé de positif mise à part un Barcelone magnifié - qui n’est qu’un tiers du film comme le titre semble l’indiquer, et Minuit à Paris m’avait enjoué autant qu’agacé - sans même évoquer Marion Cotillard. Mais To Rome With Love sorti l’année dernière en est le meilleur exemple et probablement l’un de ses plus mauvais films. Ça sentait la redite, celle qui lasse et désespère. Je fus d’ailleurs soulagé de constater que j’étais loin d’être le seul à le trouver littéralement nul. Inquiet et soucieux à raisons, il est normal de se demander si Papy Woody aurait perdu la main après tout ce temps... Mais 2013 nous prouve que non. 


Cette année, Blue Jasmine sortait sur nos écrans avec une aura de soulagement. Sans être un chef d’oeuvre où une oeuvre originale, le film renoue avec ce que Woody Allen sait faire de mieux. Les thèmes sont là, la manière aussi. Le long fait preuve d’une grande cohérence dans l’ambiguité et la subtilité. A l’opposé de ce qu’il a fait ces derniers temps, Woody a réintégré dans son cinéma le paradoxe qui l’a toujours caractérisé. La légèreté de son cinéma contient de nouveau un malaise certain ainsi qu’un humour particulièrement grinçant et le film ne cherche pas à prendre un parti radical. D’une certaine manière, le réalisateur a pitié de tout le monde et de personne. Ses propositions cinématographiques contiennent une grande part de réponses à la normande. 
L'héroïne de Blue Jasmine est-elle vraiment une victime ? Tel personnage est-il un looser pathétique ? Est-ce de l’ordre d’une tragédie moderne ou d’une bonne farce ? Cela dépend. Tout dépend de tout, tout le temps. Mais Woody ne perd pas son temps à nous expliquer quoi que ce soit. Il nous dirait probablement avec un grand sourire qu’il s’en fout et que l’on devrait s’en foutre autant que lui. 


Par ailleurs peu d’entre nous - petits et grands cinéphiles - sont sans savoir que Woody Allen travaille et mise beaucoup sur ses acteurs. 
Jonhatan Rhys-Meyers dans Match PointDiane Keaton dans Manhattan... Tant de grands rôles complexes incarnés avec talent depuis les débuts du réalisateur. La prestation de Cate Blanchett dans Blues Jasmine ne déroge pas à cette ligne de conduite et se révèle époustouflante, voire désespérante tant tout cela est crédible. A la fois touchante, cynique, délirante et particulièrement pitoyable, l’héroïne ne cesse de tomber dans des travers de plus en plus conséquents. L’actrice australienne ne s’est assurément pas trompée en acceptant le dédale que Woody Allen lui a proposé. 
Une simple observation nous fait comprendre que le film tient majoritairement sur les épaules de l’actrice et de son personnage alambiqué. Et c'est pourquoi laisser l’actrice hors de toute récompense académique majeure cette année serait assurément une erreur et la source d'une incompréhension totale.
Ce genre de choses se produit régulièrement mais il faut espérer que Cate Blanchett ne soit pas mise de côté pour des raisons de lobbying et autre billevesées.



Le long-métrage nous fait part tout du long d’un sentiment proche d’une joyeuse dépression. Ce qui règne ici en définitive semble réellement s’approcher de l’absurde. Le drame et le comique s’associent au sein d’un concentré qui nous apparait comme merveilleusement naturel. Son ancrage dans le réel est puissant, son impact bluffant. 
De fait nous sommes rassurés parce que Papy Woody a retrouvé son cinéma qu’il avait perdu quelques années auparavant. Et ça c’est bien. Mais qui sait ce qu’il va nous pondre l’année prochaine ? Papy Woody oubliera-t-il encore son cinéma ? Certains disent que c’est comme le vélo et que ça ne s’oublie pas. On verra dans un an si ils ont raison.



samedi 2 novembre 2013

Critique - The Pact : Une perle horrifique oubliée des salles obscures




Depuis quelques années, le genre du film d’horreur a quelque peu engrangé une lassitude chez les aficionados. La raison à ce phénomène fort regrettable se constate à la présence innombrable de bouses horrifiques sur grand écran, comme les Derniers Exorcismes aux suites irrationnelles et à l’interminable Saga Saw
Ces films ne sont certainement pas conçu par Amora, car on y trouve pas l’amour du goût dans une ambition formelle et remarquable. Qu’il s’agisse de leur scénario ou de leur réalisation, tous ces films entretiennent ce qu’étaient les «Yes Man» dans la réalisation des années 40 : c’est-à-dire une pure mécanique. Et pas la plus élaborée qui soit.
Toutefois que l’on soit des fanatiques en regret éternel des années 70 ou des jeunes candides avides de culture sanguine, le plus difficile est de concevoir que la plupart des films d’horreur à la singularité indéniable ne sortent pas en salles françaises.

The Pact, film du réalisateur américain Nicholas McCarthy, en fait malheureusement parti. Sorti en 2012 et injustement oublié par les salles francophones, il est l’un des films qui incite la presse spécialisée à parler d’un renouveau du genre horrifique dans le cinéma indépendant américain, tous comme ses compères Ti West (House of the Devil) et Adam Wingard (You’re Next). Le jeune réalisateur qui avait déjà impressionné à Sundance avec le court-métrage à l’origine du film, propose une oeuvre simple et efficace parsemée d’ingéniosité et de personnalité. On retiendra notamment l’un des jump scares les plus effrayants de ces dernières années ainsi qu’un travail plastique et ambitieux de l’apparition spectrale. The Pact est non seulement un film d’horreur, mais aussi une oeuvre dont la relation temporelle est fondamentale dans son esthétique et son action. 


Nicholas McCarthy se joue tout autant d’un public jeune en utilisant avec justesse les différents objets technologiques qui habitent - et hantent - notre quotidien (le smartphone, l’ordinateur ainsi que les techniques de localisation et GPS), que d’un public plus âgé dont l’un des privilèges fut d’assister à l’âge d’or du cinéma horrifique et gothique. Les incursions du passé se font dans des objets on ne peut plus moderne, sans jamais négliger son public. Il sait que celui-ci n’est pas dupe, ainsi il n’use jamais de facilité à son égard. Car tout en restant simple, McCarthy fait preuve d’intelligence et de finesse. Il fusionne une ambiance urbaine et pavillonnaire modeste avec un éclairage digne d’un grand château éclairé à la bougie. Il nous positionne de part et d’autre de ce petit pavillon pour le transformer à nos yeux en un grand manoir de l’ancien temps. 
«Du smartphone hanté dans un pavillon manoir ?» me direz-vous avec étonnement. Mais il n’y a point d’inquiétude à avoir : si la phrase semble saugrenue, le film lui ne l’est aucunement. Mieux que cela, il fonctionne totalement et ne s’arrête jamais à ce qu’il semble être de premier abord. 


The Pact ne tombe pas dans la constante des films d’horreur actuels et propose un final réellement éloigné de ce que la base scénaristique laissait supposer. En effet McCarthy a bien conscience des innombrables facilités qui accompagnent le récit fantastique / fantomatique dans le cinéma d’horreur et sa conclusion. Ni deus ex machina grossier, ni pseudo twist final sans saveur qui ne déçoit plus qu’il ne surprend. Le réalisateur américain évite tout cela avec talent au bénéfice d’un dernier tiers plus terre à terre mais non moins prenant et qui révèle beaucoup son actrice principale. Nous noterons un très bel hommage au cultissime Halloween de John Carpenter. Un moment de tension inoubliable et de suspens haletant comme il n’en a pas été vu au cinéma depuis longtemps et qui trouve royalement sa place dans une oeuvre de cette envergure. Il est difficile de ne pas être enthousiasmé face à tant de fraîcheur dans un genre qui perd de sa superbe aujourd’hui. Par ailleurs, McCarthy semble signaler au spectateur par quelques pointes d'humour et de second degré qu'il a conscience des codes et clichés qu'incombent un film d'horreur. Il ne prend décidément pas le spectateur pour un naïf, ce qui fait beaucoup de bien.


En fin de compte, ce qu’on a envie de dire à ce jeune Nicolas McCarthy ce sont des remerciements et de nombreux encouragements. Bien que le film soit imparfait sur de petites choses et qu’on puisse lui reprocher de ne pas faire assez peur lorsque cela est possible, des oeuvres de ce calibre se font bien trop rare. Beaucoup ont oublié que le cinéma d’horreur n’est pas une simple mécanique et quasiment tous ont oublié qu’un film d’horreur peut être beau et stylisé.
The Pact n’est pas un simple film pop corn, mais quelque chose qui se contemple et qui prête à être revue tant les intentions de son créateur dépassent celle du simple divertissement mécanique. 

Nicolas McCarthy s’annonce donc involontairement (avec Ti West et compères) comme le remède le plus efficace contre le Syndrome-monstrueusement-populaire-de-l’horreur-mécanique-fade. Tout ce qu’il nous reste à faire c’est de répandre la bonne nouvelle tels des témoins illuminés, en espérant qu’elle soit entendue de tous et que l'information tourne suffisamment pour revenir jusqu'à nous par un pur et heureux hasard. Un film comme ça ne peut être oublié. 


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NB : On notera également le plaisir coupable de retrouver Casper Van Dien, héros culte de Starship Troopers pour les connaisseurs. Puis l'héroine jouée par Caity Lotz finit par faire son effet en petite culotte.