mercredi 22 avril 2015

Goodbye Mad Men, 1ère partie - De 1959 à 1969 : Longue est la chute, faible est l'espoir.



Ten Years A Mad Man*

Rétro. Historique. Sociale. Intemporelle. Profonde. Humaine. Poétique. Magnifique et grandiose.
Si il est difficile d'en dire moins, il paraît impossible d'en dessiner les limites et de ranger le chef d'oeuvre de Matthew Weiner dans les affaires classées du petit écran. Le terme même de "petit écran"  semble par ailleurs inadapté pour encadrer la grandeur de Mad Men ; série dont l'abondance et la finesse portent depuis 2007 le nouvel âge d'or de la télévision américaine dans lequel nous vivons depuis la fin des années Clinton. Le reste est un enchaînement de perles, de succès dorés entre l'avènement d'HBO (les Sopranos, Six Feet Under, The Wire) et celui d'AMC porté par Breaking Bad et enfin Mad Men. Les différences esthétiques générales entre les deux chaînes sont telles que dans leur format original les séries d'AMC se démarquent à l'image et au grain. Un grain qui ne vise jamais la netteté, si on peut le dire la propreté et pourquoi pas la modernité. The Walking Dead reste un objet exemplaire de ce constat, une série dont l'image reprend les mêmes caractéristiques que les anciens films de zombie des années soixante-dix. 

Mad Men quand à elle se concentre sur un parcours historique, social et culturel. Une évolution remarquable qui concerne la lumière, une retouche souvent détaillée des costumes mais aussi le maquillage et le plateau en lui-même. Une évolution de saison en saison qui accompagne celle de l'écriture, et donc du monde que le show nous retranscrit dans sa fiction. Il n'est pas sans rappeler qu'à l'opposé de la série de Vince Gilligan dont l'ensemble des cinq saisons nous donnent à suivre les évènements d'une seule année, la fresque de Matthew Weiner se déroule sur plus de dix ans à partir de 1959 : des années Nixon au décès de Martin Luther King en passant par la crise de Cuba et la Guerre du Vietnam. Tout cela accompagné d'une montée progressive du féminisme, d'une évolution des mentalités et des comportements qui laissera parfois Don Draper sur le carreau à juste titre. 

Les employés de Sterling Cooper devant la télévision lors de l'assassinat de JFK en 1963.

Chronologie d'une société à travers un monde du faux et des apparences dans lequel le jeune Dick Whitman a trouvé le lieu idéal pour faire vivre son Don Draper, son faux lui. A la fois une obsession et un camouflage naturel pour celui qui a du apprendre à développer ce que son histoire lui avait enseigné comme idéal, fort et noble. Car Mad Men est l'histoire d'un éternel fuyant, de l'homme le plus lâche face à son identité. Une identité que les conventions élitistes de la société ont condamné à travers les mêmes publicités dans lesquels Dick se complaît à exprimer son Don Draper. Il ne vient pas à Sterling Cooper et ses évolutions futures pour y faire son travail, mais pour y faire son métier et sa vocation. Et c'est ainsi que se dessine l'évidence et l'un des plus gros enjeux de la série : Don Draper est la vocation, voire la passion de Dick Whitman. Une vocation aussi contradictoire qu'elle reflète ses désirs les plus intimes mais s'oppose radicalement à l'expression de ce qu'il est vraiment, d'où il vient et donc de ses sentiments envers les autres. Bien que suffisamment capable de se laisser aller à penser, à vivre tel qu'il l'a idéalisé, à se nourrir dans ses relations aux femmes, il n'est pas lui-même.

Affiche de promotion de la saison 5

"Deviens ce que tu es." disait Nietzsche. Cette maxime philosophique étrangement évidente que Breaking Bad a mis à l'oeuvre à travers le parcours de son héros désormais culte, laisse un froid ici. Les possibilités de déclic ou de réveil pour Don furent indubitablement multiples, mais la force de la fuite est telle qu'elles ont toujours été esquivées et mises à l'écart. C'est bien cela que propose Mad Men, la contemplation d'un homme en fuite perpétuelle à travers les stéréotypes et les conventions d'un élitisme social qui lui sert de cachette. Un milieu qu'il commença par dominer et qui, les saisons se succédant, finit par lui échapper à travers une chute progressive qui semblait avoir atteint sa fin lors de son congé forcé, supposant officieusement son éviction prochaine de l'entreprise. 


ATTENTION SPOILERS

The Beginning 

Affiche promo de la saison 7 première partie : The Beginning.

La première partie du diptyque de clôture étale sur ses sept épisodes une remontée. Une lueur d'espoir et une remise en question pour Don dont l'identité se trouve vidée de son composant le plus important après avoir été mise à pied. Weiner choisit judicieusement de proposer pour la première fois depuis longtemps quelque chose d'encourageant, un élan d'entreprise et de volonté de Don qui doit de nouveau se battre pour quelque chose. Les efforts entrepris et imposés entre sa consommation d'alcool et son nouveau statut professionnel sont significatifs, ils marquent une rupture dans le parcours d'un homme qui stagnait depuis de nombreuses années. 1969 est dans The Beginning l'année du renouveau pour Don dont les actes, la confiance retrouvée et un réveil tardif ont fait de l'entame de ce diptyque le moment le plus encourageant des sept années du personnage de Jon Hamm à la télévision. 

Don lors du meeting avec Burger Chef dans Waterloo (Saison 07 Episode 07)

Cette victoire inespérée du héros se termine malgré tout sur une rupture dramatique à travers le décès de Bertram Cooper. Un personnage empli de sagesse et d'expérience qui avait dirigé jusqu'ici l'agence publicitaire et ses différentes évolutions. Sa dernière apparition à l'écran sous la forme d'un songe éveillé est un adieu musical empreint d'émotion et de simplicité. Une façon originale de rendre hommage à la discrétion et au charisme qui le caractérisaient à l'écran, mais aussi de renforcer l'intimité qu'entretient encore et toujours le spectateur avec Don. La performance de Robert Morse vise juste et fragilise les nouvelles bases apparemment solides qui ont amené le publicitaire à retrouver sa place dans l'agence. 
Don rentre dans son bureau, celui-même dont il fut évincé et remplacé. Celui-même qui aggrava la chute. Celui-même où Don ne travaillait tout simplement pas. Un lieu de boisson et de sommeil, de rendez-vous et d'intimité, parallèlement refuge de ses doutes ; ce bureau là bien que synonyme de position hiérarchique et financière ne réveille pas la confiance, le génie publicitaire de Don. 
Plus important encore il ne fait pas disparaître les nombreux regrets qui jalonnent son existence. Il ne lui apprend pas ce qu'il désire vraiment, ce qu'il est vraiment. Le retour de Don à SC&P n'est forcément qu'une victoire et une paix intérieure de courte durée, seulement un ordre originel réinstauré. 

Les adieux musicaux de Bertram Cooper (Saison 7 Episode 7)

"The best things in the world are free" lui chante Cooper, comme un écho à la réalité que Don n'a jamais réussi à croire. Peut-être est-ce à partir de là que se situe de nouveau les enjeux de Mad Men dans The End of an Era, deuxième partie de la saison sept qui clôturera à jamais la série de Matthew Weiner dans un peu plus d'un mois. Un dernier retour pour Don Draper dont le public espère une nouvelle fois la réaction. Toutefois sans véritable attente, car chaque spectateur de Mad Men a appris à aimer Don Draper dans ses comportements les plus défaillants. Nous revenons régulièrement vers lui, sachant qu'il est peu probable qu'il s'améliore. Dick Whitman est toujours présent, il se manifeste parfois, enseveli sous le temple Don Draper. Constat tragique qui satisfait indubitablement l'audience. Après tout, cela fait désormais huit ans que nous l'admirons échouer à se sauver lui-même. Echouera-t-il peut-être un peu moins cette fois, pour finir l'histoire de Mad Men sur un semblant de victoire. C'est le mieux que les créateurs n'aient jamais pu donné à leur personnage. 

Un final triste et controversé. C'est ainsi qu'en parle Weiner. On suppose un épisode contemplatif, subtile et saisissant, comme toujours. Comment aurait-il pu en être autrement ? Difficile de répondre. 
L'audience est désormais prévenue, l'ère Mad Men ne se finira pas en grandes pompes. 
Cependant l'histoire n'a sans cesse de se répéter, et l'éventualité que Don s'entaille lui-même à nouveau là où les cicatrices sont déjà profondes est plus que réelle. Immergeant quasi intégralement sa tête dans le sable de ses désirs pour ne laisser qu'un oeil entrevoir la réalité et si elle évolue à son avantage, Don pourrait tenter une dernière fois de mettre fin à cet aveuglement perpétuel. Mais ne sachant que voir et que viser dans les innombrables choses qu'il pourrait désirer, c'est avec un sentiment ambigu de tristesse de compréhension et de plaisir que nous le verrions une dernière fois s'enfoncer dans ses propres ténèbres. Don Draper est peut-être un autre intermédiaire entre l'homme et la tragédie. Don nourrit la tragédie, il se nourrit d'elle. Et le spectateur se nourrit de la sienne. Ainsi, nous aussi, nous pouvons retourner vers les ténèbres.



Don quittant le plateau où Megan se prépare pour son premier rôle à la télévision. (Saison 5 Episode 12 "The Phantom")


____

* La série a duré 7 saisons sur 8 ans. Mais la chronologie est telle qu'au moins dix années s'écoulent entre "Smoke gets in your eyes" et le series finale.
 NB : NBC s'est également imposée comme l'une des chaînes majeures de la série télévisée en ce qui concerne les sitcoms. Scrubs, Community, Parks & Recreation, The Office ou encore 30 Rock ont porté la chaîne depuis plus de 10 ans.

mardi 21 octobre 2014

Séries - Brooklyn Nine-Nine, ou "New-York : Unité Puérile"



Dans les séries comiques qui ont démarré lors de la saison 2013-2014, on a pu remarquer l’arrivée de la sitcom Brooklyn Nine-Nine. Si les showrunners et les auteurs ne disent rien à personne sur le vieux continent, certains de leurs acteurs comme Andy Sandberg, Terry Crews (Saga Expendables) et Andre Braugher ont déjà fait leurs preuves à la télévision et / ou au cinéma par le passé. Une mention spéciale pour The Lonely Island, le fameux trio comique et musical dont Mr Sandberg fait partie, auteur de la meilleure chanson sur l’éjaculation précoce de notre histoire. 

Enfin bref, revenons à nos flicards. Parce que Brooklyn Nine-Nine, qui a beau être franchement débile - entendre très sympa - parle quand même de flics. Que font-ils ? Ils tentent de résoudre des enquêtes. Bien sur. Et la série narre multitudes de petites affaires.  Mais chacune d’entre elles n’est qu’un tremplin pour les stupidités du personnage principal Jake Peralta (Andy Sandberg) un inspecteur ingénieux et particulièrement puéril. Malgré l’arrivée d’un nouveau capitaine strict visiblement imperméable joué par Andre Braugher, Jake et ses acolytes agissent toujours au bord de la boulette mais en plein dans l’absurdité. 


La petite nouvelle de la FOX n’innove pas particulièrement. Cependant la comédie fonctionne car la mécanique du Nine-Nine est bien huilée. Malgré les stéréotypes d’une majorité de personnages (certains peuvent parfois peiner à être efficaces) il ressort toujours une certaine authenticité qui donnera envie de suivre le reste du show. Pour commencer, Brooklyn Nine-Nine fonctionne car l’équipe d’acteurs fonctionne, chacun trouve son rôle à jouer car il réside toujours un espace pour lui. On ne peut éviter une légère mise en avant de Andy Sandberg, mais elle ne se fait jamais au détriment des autres personnages. Mention spéciale au passage pour Joe Lo Truglio et à son postérieur héroïque. 
Ainsi la série est très équilibrée. Les affaires ne sont jamais prenantes et comprennent toujours une part de débilité dans le fond ou la forme. Le fond parce que l’affaire en soit contient quelque chose d’absurde, et la forme parce que la résolution est ponctuée de bêtises. Le tout dans un aspect de fratrie et d’esprit d’équipe « à la cool ». 
On peut le dire : Brooklyn Nine-Nine est une série pleine de détente sans prétention.


Et malheureusement, en cela elle trouve aussi ses défauts. La série n’a pas la richesse de Community, de Scrubs ou encore de Seinfield. Qu’il s’agisse des acteurs, du scénario et de son appréciation. Le Nine-Nine semble appliquer sa méthode avec simplicité sans vouloir en faire plus. Le potentiel est pourtant là et se touche régulièrement du bout des doigts. Brooklyn Nine-Nine pourrait être plus fou, plus extrême, plus drôle. Plus tout. Loin d’être vide et neutre, le show comique de la FOX a néanmoins tendance à montrer des limites… Une étincelle ? Une prise de risque ? On reste dans l’ignorance de l’élément clé qui fera élever la série, toutefois convaincu qu’il manque encore quelque chose.  


Pour une première saison, la série joue le jeu : elle expose fidèlement ses atouts, ses personnages, son univers et son style. De cette façon l’un des chouchous de l’année 2013 peut fonctionner et séduire pour quelques saisons (son succès surprenant aux Emmy Awards en témoigne). Mais Brooklyn Nine-Nine a de quoi proposer un contenu plus mature, une forme plus évoluée. 
La porte est ainsi ouverte pour le Nine-Nine. Stagner dans la coolitude ? Mûrir et repousser ses limites conventionnelles ? La deuxième saison qui vient de commencer semble indiquer que la recette ne sera pas changée. Cela s’annonce donc cool, mais sans plus. 

jeudi 27 février 2014

Théâtre - La Belle et la Bête, Théâtre Chaillot, Février-Mars 2013


Critique de Mars 2013
                    
                    Il y a des fois où l’on aime voir des oeuvres ratées, bien ratées. Des bides, en somme. Parfois amusant, parfois déconcertant, ils nous rassurent sur le fait qu’il existe toujours pire dans l’univers. Ils sont nécessaires dans de nombreux domaines, y compris le théâtre.
Un bide. D’ailleurs, d’où vient ce mot ? Cela viendrait-il d’une mauvaise prononciation du mot «vide» par un individu enrhumé qui donnerait «bide» ? Ou encore du fait que cet échec fait écho au ventre d’un obèse n’ayant pas réussi à obtenir un corps sain ? Difficile de savoir, d’autant plus que l’on s’en fiche ici. Eperdument. 
Il est en effet plus intéressant de savoir pourquoi nous en parlons ici, à propos de la pièce de  Michel Lemieux et Victor Pilon, joué au Théâtre Chaillot en février dernier. 

Leur adaptation en 4D art de La Belle et la Bête donnent des éléments dont la superficialité et l’absence les font résonner comme des incohérences. Des faux constituants. Voire du mensonge. Ce n’est que gavage et remplissage. A la manière de ces quelques lignes précédentes. 

Malheureusement, La Belle et la Bête n’est pas une apologie du bide.

                   C’est l’histoire d’une petite sotte, sexy et peintre, qui va remettre un médaillon à un marginal immonde et pseudo intellectuel dans un grand château. Ces deux personnages dont le seul point commun est de réunir à eux deux les différents sens du mot «bête» vont s’avérer par la suite être de mignons frustrés sexuels. Ils vont donc bêtement s’aimer et se caresser devant nous dans leur quête de guérison, pour le plaisir des jeunes freluquets venus assister à une adaptation de leur dessin animé préféré. 
Mais c’est alors qu’une narratrice vieille et méchante ne l’entend pas de cette oreille et vient mettre son grain de sel dans le met d’amour bien fade que ce couple inattendu nous a cuisiné. Malheureusement, ce grain de sel est bien trop petit pour sauver un plat dont le manque de gout donne l’impression d’absorber du vide. Dommage. 

Sa présentation riche et travaillée, sa musique de qualité bien que timorée ainsi que la technologie 4D sont de bien maigres consolations, tant ils nous laissent confirmer le gâchis et le vide intersidéral auquel nous faisons face. Le jeu d’acteur semble plat, mais ce qu’ils ont a dire le semble aussi. Encore dommage.

La Belle est élue Meilleure Monture de l’année 2013 par la Bête. 
Raison est : un cheval de synthèse c’est moins excitant, forcément.

                   L’histoire découle de l’existence d’un objet au grand symbolisme que nous appellerons ici le PEPITO. Il s’agit en fait d’un médaillon on ne peut plus banal dont la nouvelle appellation permet d’avoir un soupçon d’identité. Le nom fait bien sur référence aux gâteaux préférés des enfants, mais aussi au Pépito Bleu de Sébastien Tellier : symbole d’une nouvelle spiritualité qui unit les esprits libres. Il y a beaucoup de chose à dire sur ce fameux PEPITO. Il est à l’origine de tout dans la pièce. Absolument tout. Mais très vite Lemieux et Pilon l’écartent et le suppriment. Même le pendentif de Rocky a plus d’importance pour Sylvester Stallone. Alors on ne dira rien, ou très peu de chose. C’est pourtant grâce à lui que le sexe prime et s’exprime dans cette pièce aussi intense que du speed dating. L’appellation aux deux sens «PEPITO» nous apparait soudain comme légitime, non seulement pour le médaillon mais aussi pour la pièce. Il s’agit d’un élément au potentiel considérable qui disparait aussi vite qu’un biscuit dans la bouche d’un enfant affamé. Il ne devient que pur consommable.

Annonce : Le théâtre (ou l’art en général) n’est pas une affaire de consommation alimentaire, et les spectateurs ne sont pas des poules mangeant des graines mais des êtres humains à la conscience extraordinaire. Peu importe la marque des graines et leur qualité. Merci.

Pepito et Granola se sont battus à mort pour le design du médaillon et l’affiche du spectacle. 
Aucun survivant.


                   Mais il n’y a pas que le PEPITO dans la vie, il y a le sexe aussi. Un sexe sans choc ni puissance, soit. Néanmoins il prend une place omniprésente sur scène, car il relie l’ensemble de manière évidente. Oui. La Belle et la Bête, ça pue le sexe et la frustration. Il faut bien avouer que malgré toute notre volonté à chercher autres chose, c’est toujours la même rengaine. Il n’en sort que le sexe, le reste n’ayant strictement aucun poids. Ils se fichent bien du PEPITO, ou du père absent, ou de la conscience virtuelle de la Belle, etc. Vraiment. Ce qui importe se résume en ceci. Un triangle amoureux de frustrés sexuels se présentent à nous sur scène. Deux d’entre eux finissent par s’aimer et guérir sexuellement dans un coït aussi puissant qu’une scène de hentaï japonais avec des chansons d’ascenseur. Que c’est compliqué pour si peu de choses. Que c’est vide pour tant d’ambition. C’est à nous rendre, nous spectateurs, frustrés.

"GRRRRRAHH JE SUIS TELLEMENT FRUSTRÉ QUE MON CRI BRISE 
DES VITRES VIRTUELLES  ! GENKIDAMA !" - La Bête

                  Après tout cela, il est normal que certaines questions résonnent encore dans notre cerveau, petite arène interne où s’affrontent le bien et le mal. Pour tenter de répondre à la plupart, nous dirons simplement que oui, cette pièce est un gâchis à la vue des moyens techniques mis en oeuvre. Oui, ce que nous avons pu voir au Théâtre de Chaillot est du niveau d’un Twilight théâtral malgré tout. Oui, en tant que pièce sur des bêtes, avec des bêtes,  La Belle et la Bête ne doit certainement pas être l’enjeu d’un combat au sein de notre cerveau. 
Que dire, sinon ?
L’incohérence totale entre un monde diégétique sous anneau gastrique et une mise en scène sous LSD fait que les quatre-vingt minutes dans lesquelles la pièce se joue semblent à la fois trop longue et trop courtes. Mais ce qui est certain, c’est qu’on ne les envie à personne. 

Il réside cependant un certain attendrissement envers les acteurs lorsque ceci saluent le public le sourire au lèvre, soulagés. On a soudain envie de les aider à s’améliorer, pour qu’ils puissent enfin créer quelque chose à la hauteur de ce qu’ils prétendent. Et pour se faire, nous devons mettre en avant l’intérêt d’une certaine simplicité, leur expliquer gentiment que ce qu’ils ont tenté de faire durant ces quatre-vingt minutes, un grand homme du nom de Marvin Gaye l’a fait en quatre minutes et six secondes. Bien sur, tout cela avec empathie et respect. Parce qu’on aurait surement pas fait mieux. 


«And honey I know you'll be there to relieve me
The love you give to me will free me
If you don't know the thing you're dealing
Oh I can tell you, darling, that it's sexual healing.»


mercredi 26 février 2014

Séries - Broadchurch, un polar "think and feel"

            
                           En prélude de cette critique, j’aimerais - en ces temps d’intense procrastination - faire une petite remarque. Si il y a bien quelque chose de flagrant sur ce blog, c’est que je parle bien peu (pas du tout) de séries TV. Chose en effet surprenante lorsqu’on réalise le nombre d’heures passées devant la saison 2 de House of Cards, la saison 4 de The Walking Dead ou encore le final de Breaking Bad plus tôt cette année. Il est donc grand temps d’arrêter de se toucher la nouille et de rentabiliser cette activité chronophage en partageant les merveilleuses expériences du milieu télévisé non francophone. 
________

                  Après avoir fait réalisé plusieurs épisodes du côté de Doctor Who et Torchwood - le Whoniverse pour les intimes, le producteur scénariste british Chris Chibnail s’est adjugé au début 2013 le 10eme Doctor ainsi que la bouleversante héroïne du film Tyrannosaur  dans ce qui est sa toute première création télévisée : Broadchurch. A l’instar de The KillingTwin Peaks ou encore l’étrange oeuvre télévisuelle de Jane Campion Top of the Lake, la série anglaise nous donne l’occasion de suivre une seule et unique enquête policière du premier au dernier épisode de sa saison 1. Twin Peaks et The Killing avaient par ailleurs étalé leur enquête principale sur 2 saisons pleines.
La série met en scène l’investigation des inspecteurs Alec Hardy (David Tennant) et Ellie Miller (Olivia Colman) sur le meurtre d’un jeune garçon dans la petite ville côtière du nom de... BROADCHURCH - sans déconner. Mais au fur et à mesure des huit épisodes, les besoins de l'enquête et l'impact des médias vont faire ressortir les différents secrets qui hantent la communauté de Broadchurch (les Broadchurchians ?) et transformer ce qui était un havre de paix en un lieu d'angoisse et de drames que même la résolution finale ne pourra ébranler.

Bon ok, c'était pas terrible.

                  Tout comme la série de David Lynch l’a fait avant elle, la série se déploie corps et âme à l’utilisation totale du contexte local et social dans lequel son histoire se déroule. Tout au long des huit épisodes qui constituent cette première saison, les différents réalisateurs travaillent sur cette intégration des personnages dans le milieu naturel du paysage côtier britannique ainsi que dans les divers lieux aménagés que la ville propose. Toutefois la série se détache totalement du travail de Lynch. En effet, là où certains auraient misé sur quelque chose de brut et réaliste, la série anglaise tâche de mettre son environnement en valeur à travers des choix artistiques qui embellissent considérablement les différents recoins de la ville de Broadchurch, ses alentours et les êtres qui les investissent. Un choix intéressant de la part de Chris Chibnail et de son équipe mais qui bien évidemment divise. L’intensification dramatique fera naître chez certains une évidente impression de cliché tandis que d’autres se laisseront totalement emporter par la surexploitation des lieux et des événements. La bande-son de qualité de l’islandais Ólafur Arnalds ancien collaborateur de Sigur Ros, aidera probablement à la décision tant le parti pris est radicalement dramatique. 
Pour ma part, je me se situe à cheval entre ces deux impressions. Malgré certains passages dont les choix esthétiques me sont dès lors apparus comme déroutants, mon implication au sein de l’ensemble de la saison fut totale et sans condition. Chris Chibnail et ses acolytes du show anglais m’ont semblé faire preuve d’honnêteté et d’affection pour leur histoire et les acteurs qui la font évoluer. 


                  Et cette histoire, mais quelle histoire ! Ecrire aujourd’hui un drame policier digne de ce nom n’est plus chose aisée, notamment en raison des multitudes de filons scénaristiques déjà exploités par les auteurs du petit et grand écran. Mais les auteurs de Broadchurch ont mené leur sujet d’une main de maître. La résolution du mystère est belle et bien dramatique et inattendue. Il n’est pas impossible de supposer à juste titre la véritable identité du tueur avant la révélation finale, mais les scénaristes ont su faire preuve de finesse et de respect dans un genre où le responsable est très souvent lapidé sur la place publique, où on songe souvent à lui cracher notre haine au visage. Le show anglais s’attache à définir ce que c'est qu'être un membre de l’humanité. Dans sa haine et son amour pour autrui, dans sa capacité à aider comme à détruire, à respecter comme à humilier. La plupart des caractéristiques et clichés du genre policier passe au crible de la série anglaise, sauf que celle-ci ne les considère jamais comme argent comptant. La force de Broadchurch est de mettre en lumière l’importante proximité qui réside entre le drame de notre vie et celui des autres, et cette force passe également par le jeu de ses acteurs. 
David Tennant bien que marqué dans l’esprit du spectateur comme étant le 10eme Doctor joue toujours juste et s’éloigne de tout ce à quoi on pouvait s’attendre de lui. Le cliché du antihéros dit badass est détourné en un inspecteur malade et grincheux dont la carrière n’est pas mirobolante. Un personnage qui n’est pas sans rappeler celui de Fox Mulder dans X-Files, interprété par David Duchovny. De son côté, Olivia Colman qui avait montré l’ampleur de son talent aux côtés de Peter Mullan dans Tyrannosaur ne déçoit pas un instant. Sa fragilité et l’impression de transparence qu’elle dégage en fait d’elle le personnage le plus intéressant et dramatique de la série. 


                  Bien que celle-ci soit loin de toute révolution télévisuelle, la saison 1 de Broadchurch a le mérite de constituer une oeuvre intelligente, accessible et poignante dont l’intrigue n’a rien à envier aux plus grosses productions américaines. Il s’agit de huit épisodes intenses où relâcher l’attention est hors de question. Entre ceux qui ont le goût du détail policier et ceux qui veulent voir du drame social intelligent made in UK, Broadchurch a bien évidemment trouvé son public à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières et ceci à juste titre. 

Ses excellentes audiences lors de son passage sur France 2 donnent par ailleurs espoir sur le sort des téléspectateurs français, comme quoi tout n’est pas encore perdu. 


lundi 11 novembre 2013

Critique - Blue Jasmine : Papy Woody retrouve son cinéma



Si il y a bien un vieux bonhomme qui force toujours notre attention, c’est bien Papy Woody. L’explication au phénomène est on ne peut plus évidente pour tous ceux qui connaissent un tant soi peu le monsieur. Un film quasiment tous les ans, une légèreté et un humour qui lui sont propres, des oeuvres clairement axées sur le discours et une attention toute particulière à la gente féminine. Le problème auquel nous faisons face ces dernières années avec Papy Woody c’est qu’il fait preuve d’une irrégularité consternante avec l’âge. Vicky Christina Barcelona  ne m’a vraiment rien laissé de positif mise à part un Barcelone magnifié - qui n’est qu’un tiers du film comme le titre semble l’indiquer, et Minuit à Paris m’avait enjoué autant qu’agacé - sans même évoquer Marion Cotillard. Mais To Rome With Love sorti l’année dernière en est le meilleur exemple et probablement l’un de ses plus mauvais films. Ça sentait la redite, celle qui lasse et désespère. Je fus d’ailleurs soulagé de constater que j’étais loin d’être le seul à le trouver littéralement nul. Inquiet et soucieux à raisons, il est normal de se demander si Papy Woody aurait perdu la main après tout ce temps... Mais 2013 nous prouve que non. 


Cette année, Blue Jasmine sortait sur nos écrans avec une aura de soulagement. Sans être un chef d’oeuvre où une oeuvre originale, le film renoue avec ce que Woody Allen sait faire de mieux. Les thèmes sont là, la manière aussi. Le long fait preuve d’une grande cohérence dans l’ambiguité et la subtilité. A l’opposé de ce qu’il a fait ces derniers temps, Woody a réintégré dans son cinéma le paradoxe qui l’a toujours caractérisé. La légèreté de son cinéma contient de nouveau un malaise certain ainsi qu’un humour particulièrement grinçant et le film ne cherche pas à prendre un parti radical. D’une certaine manière, le réalisateur a pitié de tout le monde et de personne. Ses propositions cinématographiques contiennent une grande part de réponses à la normande. 
L'héroïne de Blue Jasmine est-elle vraiment une victime ? Tel personnage est-il un looser pathétique ? Est-ce de l’ordre d’une tragédie moderne ou d’une bonne farce ? Cela dépend. Tout dépend de tout, tout le temps. Mais Woody ne perd pas son temps à nous expliquer quoi que ce soit. Il nous dirait probablement avec un grand sourire qu’il s’en fout et que l’on devrait s’en foutre autant que lui. 


Par ailleurs peu d’entre nous - petits et grands cinéphiles - sont sans savoir que Woody Allen travaille et mise beaucoup sur ses acteurs. 
Jonhatan Rhys-Meyers dans Match PointDiane Keaton dans Manhattan... Tant de grands rôles complexes incarnés avec talent depuis les débuts du réalisateur. La prestation de Cate Blanchett dans Blues Jasmine ne déroge pas à cette ligne de conduite et se révèle époustouflante, voire désespérante tant tout cela est crédible. A la fois touchante, cynique, délirante et particulièrement pitoyable, l’héroïne ne cesse de tomber dans des travers de plus en plus conséquents. L’actrice australienne ne s’est assurément pas trompée en acceptant le dédale que Woody Allen lui a proposé. 
Une simple observation nous fait comprendre que le film tient majoritairement sur les épaules de l’actrice et de son personnage alambiqué. Et c'est pourquoi laisser l’actrice hors de toute récompense académique majeure cette année serait assurément une erreur et la source d'une incompréhension totale.
Ce genre de choses se produit régulièrement mais il faut espérer que Cate Blanchett ne soit pas mise de côté pour des raisons de lobbying et autre billevesées.



Le long-métrage nous fait part tout du long d’un sentiment proche d’une joyeuse dépression. Ce qui règne ici en définitive semble réellement s’approcher de l’absurde. Le drame et le comique s’associent au sein d’un concentré qui nous apparait comme merveilleusement naturel. Son ancrage dans le réel est puissant, son impact bluffant. 
De fait nous sommes rassurés parce que Papy Woody a retrouvé son cinéma qu’il avait perdu quelques années auparavant. Et ça c’est bien. Mais qui sait ce qu’il va nous pondre l’année prochaine ? Papy Woody oubliera-t-il encore son cinéma ? Certains disent que c’est comme le vélo et que ça ne s’oublie pas. On verra dans un an si ils ont raison.



samedi 2 novembre 2013

Critique - The Pact : Une perle horrifique oubliée des salles obscures




Depuis quelques années, le genre du film d’horreur a quelque peu engrangé une lassitude chez les aficionados. La raison à ce phénomène fort regrettable se constate à la présence innombrable de bouses horrifiques sur grand écran, comme les Derniers Exorcismes aux suites irrationnelles et à l’interminable Saga Saw
Ces films ne sont certainement pas conçu par Amora, car on y trouve pas l’amour du goût dans une ambition formelle et remarquable. Qu’il s’agisse de leur scénario ou de leur réalisation, tous ces films entretiennent ce qu’étaient les «Yes Man» dans la réalisation des années 40 : c’est-à-dire une pure mécanique. Et pas la plus élaborée qui soit.
Toutefois que l’on soit des fanatiques en regret éternel des années 70 ou des jeunes candides avides de culture sanguine, le plus difficile est de concevoir que la plupart des films d’horreur à la singularité indéniable ne sortent pas en salles françaises.

The Pact, film du réalisateur américain Nicholas McCarthy, en fait malheureusement parti. Sorti en 2012 et injustement oublié par les salles francophones, il est l’un des films qui incite la presse spécialisée à parler d’un renouveau du genre horrifique dans le cinéma indépendant américain, tous comme ses compères Ti West (House of the Devil) et Adam Wingard (You’re Next). Le jeune réalisateur qui avait déjà impressionné à Sundance avec le court-métrage à l’origine du film, propose une oeuvre simple et efficace parsemée d’ingéniosité et de personnalité. On retiendra notamment l’un des jump scares les plus effrayants de ces dernières années ainsi qu’un travail plastique et ambitieux de l’apparition spectrale. The Pact est non seulement un film d’horreur, mais aussi une oeuvre dont la relation temporelle est fondamentale dans son esthétique et son action. 


Nicholas McCarthy se joue tout autant d’un public jeune en utilisant avec justesse les différents objets technologiques qui habitent - et hantent - notre quotidien (le smartphone, l’ordinateur ainsi que les techniques de localisation et GPS), que d’un public plus âgé dont l’un des privilèges fut d’assister à l’âge d’or du cinéma horrifique et gothique. Les incursions du passé se font dans des objets on ne peut plus moderne, sans jamais négliger son public. Il sait que celui-ci n’est pas dupe, ainsi il n’use jamais de facilité à son égard. Car tout en restant simple, McCarthy fait preuve d’intelligence et de finesse. Il fusionne une ambiance urbaine et pavillonnaire modeste avec un éclairage digne d’un grand château éclairé à la bougie. Il nous positionne de part et d’autre de ce petit pavillon pour le transformer à nos yeux en un grand manoir de l’ancien temps. 
«Du smartphone hanté dans un pavillon manoir ?» me direz-vous avec étonnement. Mais il n’y a point d’inquiétude à avoir : si la phrase semble saugrenue, le film lui ne l’est aucunement. Mieux que cela, il fonctionne totalement et ne s’arrête jamais à ce qu’il semble être de premier abord. 


The Pact ne tombe pas dans la constante des films d’horreur actuels et propose un final réellement éloigné de ce que la base scénaristique laissait supposer. En effet McCarthy a bien conscience des innombrables facilités qui accompagnent le récit fantastique / fantomatique dans le cinéma d’horreur et sa conclusion. Ni deus ex machina grossier, ni pseudo twist final sans saveur qui ne déçoit plus qu’il ne surprend. Le réalisateur américain évite tout cela avec talent au bénéfice d’un dernier tiers plus terre à terre mais non moins prenant et qui révèle beaucoup son actrice principale. Nous noterons un très bel hommage au cultissime Halloween de John Carpenter. Un moment de tension inoubliable et de suspens haletant comme il n’en a pas été vu au cinéma depuis longtemps et qui trouve royalement sa place dans une oeuvre de cette envergure. Il est difficile de ne pas être enthousiasmé face à tant de fraîcheur dans un genre qui perd de sa superbe aujourd’hui. Par ailleurs, McCarthy semble signaler au spectateur par quelques pointes d'humour et de second degré qu'il a conscience des codes et clichés qu'incombent un film d'horreur. Il ne prend décidément pas le spectateur pour un naïf, ce qui fait beaucoup de bien.


En fin de compte, ce qu’on a envie de dire à ce jeune Nicolas McCarthy ce sont des remerciements et de nombreux encouragements. Bien que le film soit imparfait sur de petites choses et qu’on puisse lui reprocher de ne pas faire assez peur lorsque cela est possible, des oeuvres de ce calibre se font bien trop rare. Beaucoup ont oublié que le cinéma d’horreur n’est pas une simple mécanique et quasiment tous ont oublié qu’un film d’horreur peut être beau et stylisé.
The Pact n’est pas un simple film pop corn, mais quelque chose qui se contemple et qui prête à être revue tant les intentions de son créateur dépassent celle du simple divertissement mécanique. 

Nicolas McCarthy s’annonce donc involontairement (avec Ti West et compères) comme le remède le plus efficace contre le Syndrome-monstrueusement-populaire-de-l’horreur-mécanique-fade. Tout ce qu’il nous reste à faire c’est de répandre la bonne nouvelle tels des témoins illuminés, en espérant qu’elle soit entendue de tous et que l'information tourne suffisamment pour revenir jusqu'à nous par un pur et heureux hasard. Un film comme ça ne peut être oublié. 


________



NB : On notera également le plaisir coupable de retrouver Casper Van Dien, héros culte de Starship Troopers pour les connaisseurs. Puis l'héroine jouée par Caity Lotz finit par faire son effet en petite culotte. 



mardi 13 août 2013

Critique - Dans la Maison : Enfin, sur le palier.

  

           Tout d’abord, j’aimerais écrire un petit message à caractère informatif. Aujourd’hui, est une victoire du critique sur le critique. 
Aujourd’hui, est un jour à marquer d’une pierre blanche pour ce blog. Il s’agit en effet de la première critique de Atoms for Films qui soit sur un flim français, mais qui en plus de ça soit plutôt négative.
Yeepee. Yahoo. Génial. Ça rend notre ami Sylvestre heureux.

-----------------------------------------------------



Et l’honneur d’introniser le drapeau tricolore revient à Dans la Maison de François Ozon
Plus besoin de présenter le réalisateur. Avec des films comme 8 Femmes, Swimming Pool, ou encore Jeune et Jolie qui sort incessamment sous peu, nous savons que le père François est un réalisateur grandement inspiré par l’âge d’or du cinéma hollywoodien, en proie à diriger sa caméra sur le sexe féminin et ce qu’il exalte chez le spectateur. Comme convenu, Dans La Maison fait parti de ce genre de film. 
Fabrice Lucchini y joue Germain, un professeur de français frustré et désabusé qui décide d’aider et accompagner Claude, un jeune garçon en qui il voit l'écrivain qu'il ne peut être, dans ses écrits personnels. Sauf qu’aucun des deux ne parlent de la même chose. 
Le premier voit en le second un jeune révolutionnaire intellectuel qui écrit plutôt que de bruler des voitures. Le second cherche surtout à s’infiltrer dans la famille d’un de ses camarades de classe, dans l’espoir - au début inavoué - de conquérir la mère de famille jouée par la ravissante Emmanuelle Seigner. Rappelons-nous sa merveilleuse prestation dans La Neuvième Porte, dont la scène finale a du fortement exciter son mari Romain Polanski, réalisateur du film. 


Les thèmes chers au réalisateur sont donc toujours présents et le film apparait comme une continuité à ce qu’il a fait jusqu’ici. On y trouve un semblant de Théorème de Pasolini par le personnage de Claude et son infiltration au sein de la famille (le baiser du fils, ainsi que celui de la mère). De plus, le film ne tombe jamais dans un cliché qu’il serait incapable de quitter.
En effet, si une scène semble mal jouée, si la chambre du camarade de Claude ressemble à celle d’un adolescent frustré typique dans une série B américaine (façon American Pie), si la maison même de la famille rappelle ce qu’on peut voir dans une résidence américaine et si Germain va au cinéma voir Match Point de Woody Allen avec sa femme - interprétée par Kristin Scott Thomas, il est difficile de croire que cela soit involontaire. Mais malgré tout, le film se prend les pieds dans le tapis. 
Bien qu'il ne possède pas de détails vraiment défectueux, nous dirons que malgré un concept très intéressant et bien mis en oeuvre dans sa réalisation, son scénario et l'interprétation de ces acteurs : le film d’Ozon ne prend tout simplement pas. 


Toute l’inquiétante étrangeté, l’ambiguité et la subtilité qui résident dans le traitement de cette histoire ne parvient pas à nous happer. Nous pouvons pourtant, tout comme les deux héros masculins, effleurer aisément du bout des doigts la puissance et l’intensité de tout ce qui se trame dans le long métrage. Nous ne pouvons également ignorer qu’Ozon mène sa barque avec expérience et habileté, dans un film qui tourne rond et qui se tient tout seul. 
Mais mener un jusqu’au bout un concept qui a pour thématique de ne pas pouvoir aller jusqu’au bout, c’est là que se situe le grand défaut de Dans la Maison
A force de passer son temps à nous faire visualiser des scènes lues par les protagonistes, nous gardons cette distance avec le long métrage qui nous empêche de vibrer à son récit. Et même si  François Ozon ne cesse de détruire les propos d’écrivain du personnage de Germain par le non respect de ses conseils dans son script, cette façon d’écrire son scénario finit par ennuyer et tourner en rond. De même que les variations qu’il propose progressivement dans ces scènes sont trop discrètes et trop peu nombreuses pour nous surprendre. 
Il est facile pour nous spectateur de comprendre ce qu’Ozon nous montre, suffisamment pour qu’on ait la sensation de trop en voir pour vraiment l’apprécier. 


En dépit d’un trip hitchcockien au traitement influencé par Woody Allen - notamment au niveau des dialogues, le film de François Ozon est une proposition alléchante et ambitieuse mais malheureusement vaine. Le film Dans la maison, étrangement, ne fait que rester sur le palier. On peut commencer à sentir l’odeur, toucher la devanture, jeter un coup d’oeil à l’intérieur et faire donc preuve d’une véritable envie de voyeurisme. Comme Claude. 
Face à la cohérence de ce travail, il est évident de conclure que le film existe dans cette optique. Ce qui est somme toute dommage : un film ambitieux n’est pas forcément un grand film. 
Et celui-ci est pas mal, mais décevant et très frustrant. Tant pis.

mercredi 7 août 2013

Critique - Pacific Rim : Le McSushi sauce Del Toro, une recette unique.

               
             
                Pacific Rim, le dernier bébé transgénique de Guillermo Del Toro, était attendu. Très attendu. Comme tous ses films en fait. A chaque fois, il nous manque. Il prend son temps, produit tour à tour navets et oeuvres sympathiques. Mais cette année le réalisateur mexicain revient aux commandes. Les vraies. Cette année, Del Toro se transforme en chef cuisto en préparant une recette unique et populaire de qualité. Une bonne dose de scènes spectaculaires à la qualité graphique remarquable.
Un combat mythique entre des robots et monstres géants, prenant la ville et l’océan comme terrains de jeux. Une fusion iconique de 2 pays par le biais de leur différents blockbusters.
W O W, quoi. Juste W O W. Et encore W O W. 
Nous n’en finissons plus. C’est interminable. Mais c’est complètement W O W, que voulez-vous. 


Il est aisé de supposer que le créateur du Labyrinthe de Pan a du jouer gros. En effet, proposer un pied de nez à Transformers et un retour aux films de monstres à travers un affrontement mythique de 2h30 au budget mirobolant, c’est un challenge. Un vrai. Mais Del Toro aime les défis, et a mené celui-ci avec talent et expérience. Il profite d’un blockbuster très moderne pour fusionner le charme et l’efficacité d’un récit héroïque à l’américaine avec l'impressionnante pureté qui règne souvent dans les animés japonais. Qui plus est, Del Toro insère un héroisme américain dans un film marqué par un traumatisme japonais. Il se sert de l'origine du film de monstre, pour le confronter à l'origine du blockbuster américain. 
Pacific Rim est un film qui ne perd pas de temps et se passe incroyablement vite. Quand le réalisateur mexicain avoue en interview qu’il aurait aimé réduire davantage la durée du film, on en rit tant cela parait inconcevable. De fait, le film assure sa part du gâteau dans un rythme soutenu et une structure solide et classique qui conforte le spectateur comme il se doit. 


Il serait inutile de critiquer la performance des acteurs tant celle-ci s’accorde avec la pauvreté désirée de leur rôle. Chacun reflète une fonction, une icône stéréotypée qui avait manqué aux blockbusters de ces dernières années. Ils font tous part de beaucoup d’humanité, de naïveté, de très peu de prétention, ne prenant jamais part une quelconque romance exacerbée. On y retrouve donc les trois célèbres règles qui définissent la plupart des héros des manga japonais : «No sex, no money, no drugs».  Ceci, plus une histoire prévisible au millimètre, rappelle qu’il s’agit bel et bien d’un pure film de consommation visuelle. Les combats sont stupéfiants, dantesque, titanesques et merveilleusement colorés. Chacun faisant référence à des classiques du genre (films de kaiju comme Godzilla). L’explosion tend parfois vers quelque chose de plastique, ce qui  n’est pas pour déplaire à un spectateur habitué aux blockbuster sans jets de couleurs.
On regrettera que Del Toro n’exploite pas davantage le monde qu’il met en oeuvre, car le spectateur y effleure un potentiel qui aurait donné davantage de personnalité à son film. 


Quentin Tarantino ne cesserait jamais de nous répéter qu’il ne s’agit pas de cinéma, comme il l’avait dit pour Matrix. Mais le cinéma n’existe pas que de cette façon, comme la littérature ne se résout pas à la richesse textuelle, syntaxique et grammaticale de Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Comme le cinéma, la littérature est également un portail vers quelque chose d’autre. L’ouverture d’un autre monde. Certes, Pacific Rim n’est pas une oeuvre intéressante dans ce que propose son contenu formellement cinématographique. En effet, la magie de ce genre de film opère juste sur la mise en image d’un trip ou d’un pseudo fantasme irréaliste. Mais avec goût. Ce sont des films pour ceux qui jubilent à l’idée de voir leur rêve d’enfant à l’écran en criant «WOW».
Del Toro l’a fait. Son mélange est stupéfiant, éclatant et profondément irréaliste.
Et oui. Le McSushi ? C'est bon. Alors "mangeans-on".


mercredi 23 janvier 2013

Critique - The Master : Du Père au Fils, du Fils au Père.




                  Depuis Boogie Nights, son premier film à la sortie internationale, le nom de Paul Thomas Anderson (dit PTA) est important. Très important. Chacunes de ses oeuvres fut promue au rang d’excellence - par les chanceux et miraculés qui ont la chance de se pavaner dans les festivals importants du 7eme Art - avant que le monde puisse juger par soi-même. Et par quatre fois, ils ne s’y sont pas trompés. La dernière en date étant donc la première grande sortie en salle de 2013 : The Master avec en tête d’affiche l’habitué Philip Seymour Hoffman, Amy Adams et surtout le retour à l’écran du fidèle de James Gray : Joaquin Phoenix.



Il faut dire que celui-ci se la joue vraiment Phoenix pour le coup¹. En jouant l’un des ex-soldats les plus bourrus et pertubés de l’après WWII, enrôlé par un gros blond moustachu dans un mouvement spirituel naissant du nom de «La Cause» (bizarrement proche de la Scientologie de L. Ron Hubbard), l’acteur touche. Il nous humilie dans notre capacité à compatir, à essayer de comprendre et de partager le sentiment des autres tant il est un artiste, un maître en la matière. 
Faisant au début parti du corps des Marines, le personnage qu’interprète Joaquin se rapproche d’une version déclinée et réaliste de Popeye. Freddie Quell est un marin bagarreur au visage abimé qui s’insurge son mélange alcoolisé comme une potion de force et de courage pour s’en aller affronter celui qui s’oppose à lui, ici le monde extérieur. Il nous apparaît ici comme un homme malade à la silhouette anorexique et à la démarche décadente. Cette paralysie surement volontaire de la partie droite de sa machoire lui laisse un éternel rictus au bord de la bouche, matéralisation d’une grande ironie qui recouvre l’ensemble du film et du personnage. Car au final, le moins intelligent et le moins adapté est celui qui s’en sort le mieux dans la société de bovins grandissante de l’époque que le film de PTA nous présente.



The Master, c’est surtout l’histoire d’une relation quasi filiale entre le grand gouru manipulateur d’un mouvement spirituel à la sincérité très ambigüe et son disciple préféré dont la fidélité n’a d’égale que sa perdition. Une relation dont les statuts changeront pour mettre en lumière un thème évident de philosophie : le rejet de la liberté. L’homme aime plus que toute autre chose obéir à un maitre et s’en remettre à lui, quitte à le dépasser indirectement et à se servir de cette période de sa vie pour foncer dans la direction opposée. De fait les nombreux éléments du film aux relans psychanalytiques enrichissent le champ des interprétations possibles, et à raison. Le personnage de Philip Seymour Hoffman joue le rôle d’un nouveau père répondant aux trois fonctions du père que Lacan nous a légué : il pose les contraintes et la loi, il devient un modèle à suivre, et il se présente tel un père réel existant. En soit, il joue celui sur qui on peut léguer l’ensemble de nos responsabilités, ce qui est indubitablement terriblement séduisant.



Ce rapport à la séduction est d’ailleurs quelque chose qui transparait malgré l’ambiance claustrophobique qui règne autour du héros. Le film possède un grain d’image particulier, aux couleurs chaudes et explosives auxquelles l'ambiance musicale de Jonny Greenwood s'adapte à merveille.
L’opposition entre la grisaille qui s’impose dans son Massachussets natal et l’explositivé plastique de ses scènes d’apprentissage rend les passages où Freddie se fait valet de la guerre ou de La Cause et de son maître bien plus attractifs et éclaboussants de propreté. Le héros vagabonde et suit le guide là où les couleurs abondent. Dans la diégèse, La Cause propose aux hommes un monde de friandises où tout se prend, se crée, se traverse. A l’image, La Cause représente une véritable palette de couleurs : le monde y est plus beau. A travers de nombreuses perspectives de profondeurs, de prises à distance avec son héros, PTA isole au départ son personnage principal pour le voir au fur et à mesure s’élever et s’intégrer aux autres sans collision, maintenir une place qui lui est sienne en face du maître. 



The Master est probablement le film de PTA le plus subtil et à la fois le plus tape à l’oeil. Il fait logiquement suite aux précédents films du réalisateurs, intégrant de nouveau un rapport au père et à la solitude du héros.
Là où le héros de There Will Be Blood créait une famille en tant que père pour réussir dans son entreprise personnelle au début du film, The Master met pour la première fois son héros en nouvelle position de père et de dominant à la toute fin de son film, lui conférant une conclusion positive qui rappelle celle de Punch-Drunk Love. Sauf qu’ici réside l’ambiguité de savoir qui est le véritable maître / père au final. Les deux protagonistes principaux s’étant servis l’un de l’autre pour apprendre, grandir et occuper la position de leader dans leur vie.
A la fin du film, le «Maitre» dit à son ancien disciple de l’appeler si jamais il s’avère qu’il peut vivre sans maître autre que lui-même. La conclusion laisse à penser qu’il pourrait bien le faire.