Depuis Boogie Nights, son premier film à la sortie internationale, le nom de Paul Thomas Anderson (dit PTA) est important. Très important. Chacunes de ses oeuvres fut promue au rang d’excellence - par les chanceux et miraculés qui ont la chance de se pavaner dans les festivals importants du 7eme Art - avant que le monde puisse juger par soi-même. Et par quatre fois, ils ne s’y sont pas trompés. La dernière en date étant donc la première grande sortie en salle de 2013 : The Master avec en tête d’affiche l’habitué Philip Seymour Hoffman, Amy Adams et surtout le retour à l’écran du fidèle de James Gray : Joaquin Phoenix.
Il faut dire que celui-ci se la joue vraiment Phoenix pour le coup¹. En jouant l’un des ex-soldats les plus bourrus et pertubés de l’après WWII, enrôlé par un gros blond moustachu dans un mouvement spirituel naissant du nom de «La Cause» (bizarrement proche de la Scientologie de L. Ron Hubbard), l’acteur touche. Il nous humilie dans notre capacité à compatir, à essayer de comprendre et de partager le sentiment des autres tant il est un artiste, un maître en la matière.
Faisant au début parti du corps des Marines, le personnage qu’interprète Joaquin se rapproche d’une version déclinée et réaliste de Popeye. Freddie Quell est un marin bagarreur au visage abimé qui s’insurge son mélange alcoolisé comme une potion de force et de courage pour s’en aller affronter celui qui s’oppose à lui, ici le monde extérieur. Il nous apparaît ici comme un homme malade à la silhouette anorexique et à la démarche décadente. Cette paralysie surement volontaire de la partie droite de sa machoire lui laisse un éternel rictus au bord de la bouche, matéralisation d’une grande ironie qui recouvre l’ensemble du film et du personnage. Car au final, le moins intelligent et le moins adapté est celui qui s’en sort le mieux dans la société de bovins grandissante de l’époque que le film de PTA nous présente.
The Master, c’est surtout l’histoire d’une relation quasi filiale entre le grand gouru manipulateur d’un mouvement spirituel à la sincérité très ambigüe et son disciple préféré dont la fidélité n’a d’égale que sa perdition. Une relation dont les statuts changeront pour mettre en lumière un thème évident de philosophie : le rejet de la liberté. L’homme aime plus que toute autre chose obéir à un maitre et s’en remettre à lui, quitte à le dépasser indirectement et à se servir de cette période de sa vie pour foncer dans la direction opposée. De fait les nombreux éléments du film aux relans psychanalytiques enrichissent le champ des interprétations possibles, et à raison. Le personnage de Philip Seymour Hoffman joue le rôle d’un nouveau père répondant aux trois fonctions du père que Lacan nous a légué : il pose les contraintes et la loi, il devient un modèle à suivre, et il se présente tel un père réel existant. En soit, il joue celui sur qui on peut léguer l’ensemble de nos responsabilités, ce qui est indubitablement terriblement séduisant.
Ce rapport à la séduction est d’ailleurs quelque chose qui transparait malgré l’ambiance claustrophobique qui règne autour du héros. Le film possède un grain d’image particulier, aux couleurs chaudes et explosives auxquelles l'ambiance musicale de Jonny Greenwood s'adapte à merveille.
L’opposition entre la grisaille qui s’impose dans son Massachussets natal et l’explositivé plastique de ses scènes d’apprentissage rend les passages où Freddie se fait valet de la guerre ou de La Cause et de son maître bien plus attractifs et éclaboussants de propreté. Le héros vagabonde et suit le guide là où les couleurs abondent. Dans la diégèse, La Cause propose aux hommes un monde de friandises où tout se prend, se crée, se traverse. A l’image, La Cause représente une véritable palette de couleurs : le monde y est plus beau. A travers de nombreuses perspectives de profondeurs, de prises à distance avec son héros, PTA isole au départ son personnage principal pour le voir au fur et à mesure s’élever et s’intégrer aux autres sans collision, maintenir une place qui lui est sienne en face du maître.
The Master est probablement le film de PTA le plus subtil et à la fois le plus tape à l’oeil. Il fait logiquement suite aux précédents films du réalisateurs, intégrant de nouveau un rapport au père et à la solitude du héros.
Là où le héros de There Will Be Blood créait une famille en tant que père pour réussir dans son entreprise personnelle au début du film, The Master met pour la première fois son héros en nouvelle position de père et de dominant à la toute fin de son film, lui conférant une conclusion positive qui rappelle celle de Punch-Drunk Love. Sauf qu’ici réside l’ambiguité de savoir qui est le véritable maître / père au final. Les deux protagonistes principaux s’étant servis l’un de l’autre pour apprendre, grandir et occuper la position de leader dans leur vie.
A la fin du film, le «Maitre» dit à son ancien disciple de l’appeler si jamais il s’avère qu’il peut vivre sans maître autre que lui-même. La conclusion laisse à penser qu’il pourrait bien le faire.





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